Dehors le plafond est bas. Un vrai mois de décembre. À l’intérieur, Hugues Marchand ne vole pas haut. Son boulot d’expert psychiatrique auprès des tribunaux lui pèse.
Le rapport sur Pierre Belcrose aurait dû être terminé depuis quelques jours, mais il a un mal fou à l’achever. Pourtant, l’affaire est simple. Le gaillard est pleinement responsable de ses actes. Son meurtre est un drame ordinaire de l’alcool. Pierre Belcrose ne l’a pas nié.
— J’avais bu, dit-il lors de leur rencontre. Du whisky. C’est méchant le whisky. Je n’en bois jamais le reste de l’année mais pendant la période des fêtes, je ne peux pas m’en empêcher. Il fait trop froid. Il faut que je me réchauffe le coeur.
Les faits sont clairement établis. Pierre Belcrose a croisé un père Noël et l’a traité d’ordure.
Ce père Noël, qui n’a pas la moindre bribe de culture cinématographique, a cru à une attaque personnelle. Il envoya cogner son poing au beau milieu de la figure de Pierre Belcrose. Ce dernier riposta en sortant un couteau de boucher et en effectuant une profonde entaille dans la robe rouge et le coeur du Père Noël.
Hugues Marchand s’est étonné de la présence de ce couteau. Pierre Belcrose la justifia tant bien que mal :
— Quand je suis sorti, il était sur la table de la cuisine. Il me narguait. Je n’ai pas résisté, je l’ai empoché… Je marchais à côté de mes pompes… C’était à cause de ma fille. Ma femme m’avait quitté trois mois plus tôt. C’était le premier Noël que je passais sans elle… Ma femme refusait que je la voie. Je ne voulais pas qu’elle me pense mort.
— Pourquoi mort ?
— Les femmes mentent. Elles expliquent que c’est mieux pour les enfants.
Hugues regarda cet homme dont la vie a dérapé à cause d’une bouteille de whisky. Il avait une folle envie de le déclarer irresponsable. Des médicaments soulageraient sa souffrance, des médecins feraient attention à lui. L’hôpital serait moins pénible que la prison.
— Votre mère vous a menti, demanda-t-il.
Des larmes coulèrent le long du visage de Pierre Belcrose et il lui raconta qu’il avait longtemps cru son père mort. Il le penserait toujours si à 16 ans, il n’était pas tombé sur un journal conservé par sa mère : un entrefilet signalait que Francis Belcrose avait été condamné à 25 ans de prison pour viol et meurtre d’une petite fille.
Ces drames étaient le pain quotidien d’Hugues Marchand. Chaque jour, des hommes et des femmes lui racontaient la souffrance d’avoir eu un père ou une mère qui les avaient empêchés de vivre leur insouciance d’enfant. Ce n’était pas pour autant qu’ils étaient des criminels. Il n’y avait pas à tergiverser. Pierre Belcrose était pleinement responsable de son acte. Le plus surprenant est qu’il se pose la question.
Ce n’était pas habituel, mais il eut envie de rencontrer la mère de l’homme. La femme avait l’air résigné de ceux qui ont encaissé trop de coups. Les événements la dépassaient. Son Pierrot était si gentil, si affectueux, il ne pouvait pas faire de mal à une mouche. Hugues profita d’un moment de silence pour lui demander :
— Pourquoi avez-vous caché à votre fils que son père était en prison ?
— J’étais certaine qu’il le savait. Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? dit-elle en étouffant ses sanglots.
Puis elle lui raconta. Cela se passait au moment des fêtes. Son mari déguisé en père Noël avait attiré une petite fille. La police, ayant trouvé sur les lieux du crime son portefeuille, est venue l’arrêter le soir de Noël. Pierre avait deux ans. Il était trop petit pour comprendre et après elle n’a jamais trouvé les mots pour dire.
Hugues se leva. Décidément il ne comprenait pas le désir de déclarer irresponsable cet homme.
Pour se détendre, il se décide à appeler son père afin de l’inviter à passer le réveillon avec lui.
— Pierre, tu sais bien que c’est impossible, s’exclame son père. Je fais le Père Noël au réveillon de l’Armée du Salut. C’est ma quarantième année, je ne peux pas louper cela.
Quand il raccroche, il se souvient des cauchemars qui émaillaient les réveillons solitaires de son enfance. Même après la mort de sa mère, la priorité pour son père était de distraire d’autres enfants.
Pour éviter de se noyer dans ses souffrances dépassées, Hugues Marchand attrape la bouteille de whisky et se verse une solide rasade. Il fait trop froid. Il a vraiment besoin de se réchauffer le coeur.