Quand Yvette rentre chez elle, elle voit sur l’écran de la télévision un chimpanzé survolté, qui vocifère pour inciter ses congénères à frapper dans leurs mains. Affalé dans le canapé, son fils regarde ce désolant spectacle en s’enfilant à intervalles réguliers des sucreries chimiques.
- Adrien, tu as fini tes devoirs ? crie-t-elle. Va faire quelque chose d’intelligent. Tu sais bien que tu n’as pas le droit de regarder ces stupidités. Albert, tu pourrais t’occuper de ton enfant ? Mais, non le père préfère lire son journal en sirotant son whisky plutôt que de s’intéresser de son fils.
- Bonjour chérie, tu as passé une bonne journée, dit Albert en levant les yeux de son journal.
En guise de réponse, Yvette se retient de pleurer même si elle n’a aucune honte à cela. Même Tapie pleure dans son lit, alors pourquoi pas elle. Et elle, elle a des raisons de pleurer : sa vie est un vrai cauchemar. Avec un fils apathique, un mari alcoolique, une sœur folle, un patron tyrannique, la coupe déborde chaque jour un peu plus.
- Tu as vu ta sœur. Comment va-t-elle ?, dit Albert tout en gardant le nez de son journal.
- Mal, très mal. On m’a pris pour elle… Albert, tu m’écoutes quand je te parle… On m’a pris pour une folle… C’est insensé. Je te dis qu’on a voulu m’interner et toi tu continues à lire ton journal.
- Qu’est-ce qui s’est encore passé ?, soupire Albert en posant son journal.
Nerveuse et tendue, Yvette lui raconte sa mésaventure. Elle était depuis quelques minutes au chevet de sa sœur Marinette quand elle se mit à hurler et à envoyer valser tous les objets de la chambre. Alertées par le bruit, des infirmières accoururent. Ne réussissant pas à la maîtriser, elles appelèrent à la rescousse les hommes de main du service. Marinette se calma aussi subitement qu’elle s’était emballée. Les infirmières préférant qu’elle soit vue par un médecin, l’emmenèrent. En l’attendant, Yvette, fatiguée par les émotions, s’allongea sur le lit de sa sœur. Elle s’était légèrement assoupie quand deux costauds pénétrèrent dans la chambre en disant :
- Bonjour Madame Le Noble. On va vous amener faire une petite promenade.
- Je ne suis pas Madame Le Noble, dit Yvette. C’est ma sœur. Les infirmières l’ont emmenée voir un médecin.
- Quel carnage ici ! Je comprends pourquoi les filles nous ont appelés. Bon, Madame La Noble, on va aller faire un tour.
- Mais, je ne suis pas Madame Le Noble. Madame La Noble, c’est ma sœur.
- Et moi, je suis le frère du pape, ricana l’un des costauds. Suivez-nous.
- Je suis ici en visite. Je ne vais pas vous suivre.
- C’est amusant les fous, ils sont toujours en visite. On aimerait bien avoir le temps de discuter, mais, voyez-vous, ici, il y a toujours un chef pour nous rappeler qu’on n’est pas là pour cela, dit-il en lui agrippant le bras.
- Lâchez-moi, je ne suis pas folle, hurla Yvette.
- Fais gaffe Fred, c’est le genre à ne pas se laisser faire.
Yvette le confirma en se dégageant brusquement de l’emprise de Fred. La réaction fut immédiate. Ils se jetèrent à deux sur elle et la prirent par les aisselles.
- Salaud, ordures… Vous vous trompez, je ne suis pas folle. C’est ma sœur. Je suis en visite.
- Du calme chérie. On va juste t’injecter quelques calmants et après on en rediscutera.
À cet instant, l’infirmière, qui ramenait Marinette, ouvrit la porte de la chambre. au courant de leur méprise , les deux balaises balbutièrent de vagues excuses. L’histoire semblait plus les amuser que les troubler.
- Il faut les pardonner, dit Albert. Ce n’est pas toujours facile de savoir qui est normal et qui est fou.
- Quoi, tu trouves cela normal qu’on veuille m’interner.
- Yvette calme-toi, je voulais juste dire que lorsqu’on a collé une étiquette à une personne, on a souvent du mal à la voir autrement.
- C’était pourtant simple. Ils suffisaient de m’écouter. Je n’ai pas arrêté de leur répéter que je n’étais pas Marinette et que j’étais en visite.
- Ton énervement a confirmé leurs présupposés.
- Quoi, tu penses que j’ai eu tort de m’énerver. Cela ne t’énerverait pas toi qu’on te prenne pour ce que tu n’es pas.
- Si, mais…
- Ca va. Ce soir, je ne suis pas d’humeur à écouter des propos d’alcooliques. Je vais me passer des éructations d’un cerveau ramolli par le whisky.
Albert se lève et revient dix minutes plus tard avec une valise.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Je m’en vais. Je voulais juste de signaler que cela fait six mois que je n’ai pas bu une goutte d’alcool. Toi, au lieu de m’aider à ne pas rechuter, tu continues à me traiter d’alcoolique. Moi aussi, j’ai le droit de m’énerver quand on me prend pour celui que je ne suis pas ou plus.
Yvette rallume la télévision. Les vociférations du chimpanzé lui font du bien.
Crédit photo Galerie Eastman house